Ce mois-ci se déroule le 18ème festival d'art et culture de Suchitoto, avec pour scène principale le Teatro de las Ruinas.
Samedi, c'était soirée Castafiore (je dis ça ironiquement, mais c'était bien, vraiment, moi qui suis pas trop sensible d'habitude). Une belle soprano allemande, toute brillante avec sa robe en strass, ses boucles d'oreille et son collier qui scintillaient, pour souligner un très joli sourire et un très très joli décolleté. Un ténor chilien avec une tête marrante, cheveux noirs gominés avec la raie sur le côté, et le petit ventre qui dénonce l'amateur de bonne chère. Et puis pour les accompagner dans leurs jeux vocaux, un très jeune et guindé pianiste bulgare en cravate, avec un pantalon un peu trop long pour lui. Dans l'ensemble, ils formaient un trio très classe, chantant en italien et en allemand des chansons qu'on comprend pas mais qui en imposent. La scène du théâtre, avec ces gens là devant de beaux rideaux dorés et brillants, était magnifique.
Mais le mieux dans l'histoire, c'est pas ça. Il y a un petit plus, dû au contraste entre ce que je viens de vous décrire, que somme toute on pourrait retrouver en n'importe quel coin du globe où il y ait un théâtre, n'est-ce pas... et puis le reste du décor local, vraiment très couleur locale, justement.
Le théâtre de Suchitoto s'appelle le Teatro de las Ruinas, et c'est pas pour rien... :-) Depuis la rue, quand on rentre dans le hall, l'endroit paraît pas trop mal, certes kistch (on est quand même en Amérique Latine), mais bien, propre, carrelé, avec des appliques aux murs, presque meublé. On traverse le hall, pour arriver devant un rideau rouge, qui s'ouvre sur la salle de spectacle en soi... et en fait, à partir de là, paf, rupture : il y avait plus d'argent pour la restauration des ruines en question... la scène est comme un écrin doré entouré d'une quantité de choses, de trucs, de machins plus ou moins gros, genre débarras mal rangé d'un vieux papi bricoleur (Monsieur Sauzeau de "
Ici Najac, à vous la terre", par exemple)... le sol est de terre battu, les chaises en plastique blanc, les murs en parpaings gris et nus percés de grandes fenêtres haut-perchées où nichent quelques pigeons, et en guise d'éclairage des guirlandes d'ampoules entre lesquelles volettent de mignonnes petites chauve-souris... Bref, c'est normal, c'est Suchitoto, quoi. Mais loin de lui enlever du charme, je trouve que ce décor permet à un spectacle d'Opéra d'aquérir tout de suite une certaine touche gothique moyenâgeux qui va bien...
Et après le décor physique, le décor vivant vaut lui aussi la peine... Dès l'entrée on trouve, sur les mêmes chaises en plastique blanc, disposées en haie d'honneur, quatre petites mamies toutes vieilles et toutes fripées, avec chacune un petit panier en osier rempli à en déborder de billets de 1 dollar. Ce sont les assistantes de toujours de don Alejandro Cotto, un autre vieux personnage, à grosses lunettes et à canne, que l'on croise en entrant dans le théâtre.
Alejandro Cotto est la légende vivante de Suchitoto, le "Monsieur culture", et quand il parle de culture, il parle exclusivement d'opéra lyrique, d'orchestre symphonique, ou de peinture de grands maîtres européens. Dans sa maison tout au bout du village, une immense propriété avec vue sur le lac et jardins de méditation, il vit retiré, comme une relique vivante qui veillerait sur LA Culture et ferait de Suchi LA Capitale Culturelle du Salvador. Il est le gardien de la culture dans le village, et c'est d'ailleurs pour ça que "todos los pueblos del país deberían tener un Alejandro Cotto" : on devrait tous avoir un Alejandro Cotto chez soi, dit le programme du festival, en première page, avec en fond un magnifique portrait du Monsieur en question crayonné sur un ciel de nuages au soleil couchant.
Je crois en effet qu'il s'aime beaucoup, le Monsieur. Il doit avoir un égo limite surdimensionné. Par exemple, dans le hall d'entrée, parmi les trucs kitsch dont je vous parlais, on trouve notamment un buste en plâtre de don Alejandro, style empereur romain, avec toge et couronne de lauriers... c'est ultra moche, mais ça fait partie du culte à sa personne qu'il aime à entretenir, tout comme le monument en son honneur sur une des places du village, ou bien comme sa maison qu'il a transformée en musée (avec une salle dédiée à lui, ses diplômes, ses récompenses, les photos de ses rencontres avec des grands de ce monde, etc.), ou encore comme le simple fait qu'on bloque le trafic quand il traverse la rue...
Autre exemple : mercredi, dans le cadre du festival que lui même a créé, et continue d'organiser, sera projeté un film, intitulé subtilement "Alejandro", sur sa vie, son oeuvre, "les désirs, les frustrations, le drame, les plaisirs simples et la solitude d'Alejandro Cotto". Un film qui a connu, entre autres, un triomphe à Toulusse (sic) en France, paraît-il selon le programme...
Un très bon personnage pour un documentaire sur Suchitoto !