Jorge est marionnettiste, Raúl est philosophe. Les deux sont des potes à moi. Ils traînent au centre culturel Aztlán (« le lieu d’où nous venons tous »), dans la « onda » de promouvoir la culture Nahua. Je les retrouve là bas ce matin, avec dans l’idée (on était tombé d’accord la veille), de se faire un petit barbec’ avec de la vraie viande bien saignante. Et bah non, raté… La planification à la latino-américaine a encore frappé… La fille qui devait nous montrer où est-ce qu’on peut trouver de la bonne viande par ici n’est pas là… On se rabat vers le restau de tous les jours. La cantine. Et puis un café sur la place du village. A laisser passer le dimanche.
Dans l’après midi, ô joie ! une heureuse perspective d’animation de cette journée : un coup de fil de Elmer. Elmer, c’est le frère du Maire (mon chef). Son truc, c’est les fleurs. Il y en a plein dans sa maison. Sa maison est toute petite, mais comme on dit, c’est très bien arrangé. Très coquet. Dans son salon, il y a quelques œuvres d’art. Dont une sculpture en bois, qui représente le haut des cuisses et la paire de fesses (masculines) qui va avec, d’un noir brillant. Elmer est aussi un mélomane (« ¡Yo no pueeeedo vivir sin música! ») : quand je vais chez lui il me met un disque d’Arielle Dombasle, qui chante en espagnol. Chez lui, la table est toujours mise, avec un grand joli vase au milieu, les petits plats dans les grands, et des verres à pied. Elmer parle beaucoup (« Soy un bocón », une vraie pipelette, comme il le dit lui-même). Elmer est quelque peu efféminé. Le samedi soir c’est toujours la fête chez lui. Il a plein d’amis très « fresas ». Elmer est homosexuel. Un personnage de Suchitoto.
Elmer nous invite, Jorge, Raúl et moi, à venir faire un tour à la « Maison du Sculpteur », où il s’apprête à manger avec des amis à lui. Le sculpteur de la « Maison du Sculpteur » est argentin. Il s’appelle Miguel. Son restaurant ne marche que le dimanche : des grillades à n’en plus finir, 6 types de viandes différentes cuites au feu de bois. Et en plus, la serveuse est jolie. C’est elle qui nous a assis à une table, en nous faisant passer ce petit message, qui fait vraiment plaisir à entendre dans un restaurant où le menu est à 13 dollars… : « Que tomen lo que quieran. Don Elmer les invita ». Allez, hop ! Une petite bouteille de vin chilien à l’ombre du manguier ! Santé !
La table à côté de nous est francophone. Il y a deux français, style bourgeois un peu coincés en voyage : genre polo Lacoste vert, short beige, mince ceinture en cuir, chaussures bateaux, et gros appareil photo en bandoulière. Ce sont des amis de Robert, le québécois qui a traîné ses valises jusque par ici. Robert est un grand costaud, qui se promène en moto dans les rues de Suchi, à « cruiser » les jolies jeunes filles. Robert, moi il me fait penser à un pirate. A Long John Silver de l’île au trésor. Il a ses cheveux blancs attachés derrière la tête en une courte tresse, et il cache sa calvitie sous un béret estampillé Tadoussac. Le pays des baleines. Capitaine au long cours échoué au Salvador après deux années passées dans une communauté autochtone du nord du Québec. L’élément eau est indispensable à sa vie quotidienne, ne serait-ce qu’en décor de fond : ici, il habite dans une gigantesque maison avec vue sur le lac. La cinquantaine, et « le cul bordé de nouilles », comme il dit.
Alors qu’avec Jorge et Raúl nous arrivons au deuxième verre de vin, apparaît dans le restaurant la Sœur Peggy. La Sœur Peggy est irlandaise. Ici, à Suchitoto, tout le monde la connaît, la Hermana Peggy. Elle vit depuis plus de 20 ans dans le coin. La Hermana Peggy s’habille dans un style indéfinissable, pas loin du style hippie : des fringues amples, avec pas mal de couleurs et des dessins genre décolorés à l’eau de javel. Elle est grande, un peu vieille, toute blanche depuis ses grands bras jusqu’à ses cheveux courts, et débordante d’une énergie incroyable. Elle fait plein de choses, et toujours avec le sourire. Elle parle et agit de manière directe, franche, sans mettre de gants, sincèrement. Elle se promène dans Suchitoto au volant d’un gros 4x4 rouge bordeaux, et souvent, elle s’arrête au milieu de la rue, quand elle voit quelqu’un à qui elle veut parler : alors elle baisse la vitre, fait un signe de la main, et sifle le type. Elle est comme ça, la Hermana Peggy, et quand elle te salue, elle t’entoure de ses immeeeenses bras. Elle aime la fête, elle fume des énormes cigares cubains, boit du rhum, et je suis certain que de temps en temps elle se refuse pas un petit pétard. Elle a un chien, une saucisse toute petite, qui s’appelle Enano. Il est un peu comme elle, débordant de vie. Et elle lui parle comme à un super pote, en le vouvoyant (imaginez, avec le petit accent british) : « Enano, où étiez vous donc passé ? Je pensais vous trouver à la maison, et vous voilà à courir les jupons dans la rue ! ». Enano aussi est connu dans le village. La Hermana Peggy, si elle l’avait rencontrée, elle serait pote avec Sœur Marie Thérèse des Batignolles. La Hermana Peggy, elle était dans la guérilla : je l’imagine bien en tenue de camouflage, avec une mitraillette AK47 posée sur sa lourde poitrine. Un autre personnage de Suchitoto.
Et tous ces gens là, et d’autres encore, étaient réunis ce dimanche après midi, à « alegrarse » du cadeau-spectacle fait à Elmer par ses ami(e)s danseurs et danseuses de tango… Voyez la vidéo…
Un moment très sympa !