09 juillet 2007

Politique de comptoir

Monsieur Saca est le « gordito » le plus célèbre du Salvador. Son prénom c’est Antonio, mais tout le monde l’appelle Tony. Son parcours est atypique : bachelier, humoriste et commentateur radio de football, patron de cette même radio, puis enfin, depuis 3 ans, président de la république. En passant : il s’est aussi fait propriétaire de la majorité des radios du pays. C’est un monsieur que j’ai eu l’occasion de voir en vrai, en chair, bien en chair, lorsqu’il était venu en visite officielle à Suchitoto il y a quelques mois : il porte des chemises de mauvais goût, couleur bleu-de-la-police, à manches courtes, et à petits carreaux… ça le fait tout bouffi avec des petits bras. Il est loin d’avoir la classe d’un président, moi je vous le dis. En plus, c’est un personnage proprement odieux, politiquement parlant cette fois.

Pour caricaturer la politique menée par ce monsieur Saca, le dessin ci-dessous est un bon début. Explication de texte : le Salvador est le seul pays d’Amérique Latine à avoir appuyé la guerre de Bush en Irak, en y envoyant des troupes (« tropas »). Le premier en Amérique Centrale à avoir signé le traité de libre échange (TLC) qui facilite la mainmise économique des Etats-Unis sur la région. En outre, le pays a adopté le dollar américain comme monnaie officielle. On entend dire que le Salvador est le 52ème état des Etats-Unis… un autre Puerto Rico. Mais il y a tellement de salvadoriens « dans le nord » qu’on dit aussi que les Etats-Unis sont le 15ème département du Salvador. Selon les préférences nationales de chacun. Bref, en tous les cas, Bush et Saca sont bons amis.



Du coup, il est facile de faire plein de jeux de mots méchants voire douteux sur son nom. Je vous donne le plus répandu : Tony Caca. Facile. Avec ses déclinaisons purement francophones Saca merde (copyright Guillaume, le surfeur de troncs d’arbres), ou encore Saca foutre… mais là, c’est grossier, c’est mesquin. Ça va trop loin. Par contre, il y en a un que j’aime beaucoup : Tony Casaca, « casaca » voulant dire « bobard », le président est effectivement souvent considéré comme le plus grand des menteurs (c’est pas aux français qu’on apprend ce genre de choses). C’est fin, Tony Casaca, j’aime bien. Je vais l’appeler comme ça, tiens.

Aux côtés de leurs altesses Roi et Reine d’Espagne, vous reconnaîtrez certainement sur cette photo Casaca et sa compagne « primera dama del país Ana Ligia Mixco Sol de Saca » (en entier et d’une seule traite).




Tout ça pourquoi, me direz-vous ? Bah c’était juste pour situer le contexte. Je voulais vous raconter ce qu’il s’est passé lundi dernier à Suchitoto. "Un gran desvergue".

Alors en fait, lundi dernier, Saca avait organisé l'acte de lancement de sa toute nouvelle politique dite de "décentralisation" au Puerto San Juan de Suchitoto, en bas du village. Etaient convoqués les 262 maires du pays, pour leur remettre les "clés" du service public de distribution d'eau, notamment... Ce qu’il y a, c’est que le contenu de la loi n'a pas été fait en concertation avec les mairies, mais depuis le gouvernement central (un peu contradictoire pour une loi de décentralisation), et surtout la loi n'est pas encore clairement définie, laissant des zones d'ombres qui peuvent être inquiétantes.... Le FMLN (plus grand parti d’opposition, de la gauche marxiste et issu de la guérilla) et d'autres mouvements sociaux, voient là-derrière les prémices d'une privatisation du service public de distribution d’eau. C’est le motif principal de la manifestation – en plus de l'opposition radicale et parfois idiote, entre ARENA (parti du président au pouvoir depuis la fin de la guerre) et FMLN, qui teinte invariablement, non seulement le discours politique, mais aussi les réactions des gens.

Du coup, boycott de l'acte présidentiel de la part des maires FMLN, et mouvements de manifestation populaire, avec blocage des routes d'accès à Suchitoto et au port... et certains types un peu agressifs, ou un peu bourrés, le visage masqué et des pierres à la main, provocateurs... en face des gorilles de la police, sur-équipée, nombreuse, et disposée à foncer dans le tas pour ouvrir le passage à la « cour » du Président. Bien évidemment, ça a dégénéré en plusieurs endroits : à 10km sur la route à San Martín, à l'entrée de Suchi, et dans le centre devant le bureau de la Police Nationale. Avec gaz lacrymo et flashball. Le tout filmé par une fourmilière de journalistes cherchant le "sensationnel"... il y a eu 14 prisonniers parmi les manifestants, quelques matraqués ou brûlés au gaz, et il y a même une rumeur qui dit qu'on a tiré sur la police avec une arme à feu... toutes sortes de légendes sont déjà prêtes à naître à propos de cette journée d'émeutes, qui a duré de 8h du matin jusque vers 15h. Il y a même des groupes (les associations de femmes) qui manifestaient depuis une île en face, et sont arrivés directement au port par le lac, en barque à moteur, pour empêcher l’évènement de se dérouler.

Ça a fait un grand scandale dans les médias, Saca a juste pu faire un petit discours raccourci, avant de s’envoler dans son hélicoptère vers des contrées plus sûres. L’annonce de sa politique, il l'a faite plus tard à San Salvador, tranquillement depuis sa « Casa Presidencial », qualifiant de terroristes les manifestants (ah oui, j’avais oublié que le pays a aussi une Loi antiterroriste…).













C'est dommage qu'il n'y ait pas eu plus d'organisation au sein des mouvements sociaux... la manif a tourné pour certains à "flics fils de pute", "je vais me taper avec les flics", "je suis un rebelle", parfois limite "on est en guérilla !!"... un peu simpliste. Enfin, c’est ce que j’ai perçu. Je n’ai pas vu assez de revendications clairement formulées et diffusées au peuple, avant et pendant la manifestation. Un manque cruel d'information sur le sujet, sur le contenu de la loi, sur ses interprétations possibles... Seules les « mujeres » (les associations de femmes) étaient un peu plus claires dans leurs protestations, et très ouvertement pacifistes, tentant de freiner les instincts belliqueux du reste des manifestants.


Bref, c'était intéressant. J'ai vécu pour la première fois une manif latino-américaine, et j'ai eu la chair de poule quand « las mujeres » se sont mises à chanter "¡El Pueblo, unido, jamás será vencido!". J'ai aussi pu me déguiser en reporter, j'ai pris plein de photos.




Si vous en voulez un peu plus, je vous invite à lire (en espagnol) ce communiqué rédigé par différentes associations non gouvernementales. Ouais, non, parce que mon texte, c’est juste le point de vue d’un jeune premier européen, pas forcément bien informé, mais vaguement rebelle et fasciné par tout ce qu’il découvre ici. Donc ça vaut le coup d’avoir un point de vue plus ancré dans la réalité du pays.


2 commentaires:

Anonyme a dit…

Notre Saco à nous, il a le même geste de la main et la chemise bleue sous la veste de costume grande classe! il viendra peut-être un jour au Salvador, il voyage beaucoup, pourquoi pas chez vous! En tout cas il n'aura pas besoin de mettre les talonnettes à côté de votre président!!

Anonyme a dit…

Un très beau portrait !!!

Ca fait plais' d'avoir de nouveaux messages !!!

La dernière photo est -je trouve- vraiment superbe ... l'expression de la dame est vraiment parlante sur comment se sont passées les choses selon moi ....

On pense à toi Jacko ! :)
Arno